Ayant pour héros un orphelin misérable qui parvient à changer son sort dans l'effort et la vertu, ce roman didactique est typique de l'époque victorienne. Il s'inscrit dans la veine de Charles Dickens ou d'Elizabeth Gaskell en s'en distinguant toutefois par son souci constant de vraisemblance.
Ce souci est affiché dès le début de l’histoire qui parodie le conte de Dick Whittington et son chat auquel fait allusion le narrateur, Phineas Fletcher, un adolescent invalide pour qui John Halifax deviendra le seul ami durant sa vie. Dans le conte, se déroulant à Londres, Dick, un enfant affamé et sans asile, vient à s'endormir à la porte d'un riche marchand qui, pris de pitié à sa vue, décide de l'engager comme domestique. Dans le roman, c'est en se réfugiant sous un porche pour s'abriter de la pluie que John Halifax, dans une détresse identique à Dick, rencontre son futur protecteur, Abel Fletcher, le père de Phineas qui dirige une tannerie à Norton Bury, bourg perdu dans la région de Bristol. Mais si Dick, après quelques années difficiles, devient riche par un coup du sort et finit même par être élu maire de Londres, John, lui, ne pourra guère compter que sur lui-même pour connaître une réussite relativement plus modeste et toujours incertaine.
Le titre du roman de D.M. Craik , John Halifax, Gentleman, qui prend place en Angleterre à la charnière du XIXe siècle, pourrait faire mal comprendre aujourd’hui son enjeu spécifique.
Dans notre imaginaire national, le « gentleman » britannique évoque un homme du temps passé en costume de tweed et aux manières courtoises vivant, grâce à une rente confortable, dans l'oisiveté entre Londres, Paris et Monte-Carlo.
En Angleterre, du moins à l'époque qui nous occupe, être un gentleman marquait avant tout son appartenance ou son intégration aux plus hautes couches sociales, intégration que faire fortune n'entraînait pas forcément. C'est ce dont témoigne Abel Fletcher, celui qui sauve de la misère John Halifax dans son adolescence. Malgré sa réussite dans la tannerie, il demeure un (vulgaire) « tradesman » pour les (honorables) « gentlemen » autour de lui.
Au vrai, Abel Fletcher, quaker aux principes démocratiques, s'en moque. Par contre, son protégé John Halifax trouve injuste que la vertu et le mérite ne puissent seuls inspirer l'estime.
De façon générale, D. M. Craik exprime dans son récit des vues sociales égalitaires même si, en ce qui concerne les femmes, elle fixe des limites sur la base de la Bible.
Elle se félicite de la sorte de l'émancipation des catholiques en 1829 (des lois discriminatoires existaient en effet à leur encontre en Angleterre) et de l'abolition de l'esclavage en 1833. Elle défend le respect des ouvriers, des invalides (tel Phineas Fletcher, le narrateur du roman, ou Muriel, la fille aveugle de John Halifax), et même des animaux, bref à tous ceux qui demeuraient au milieu du XIXe siècle victimes d'abus ou d'abandon. Concernant la domination, sans remettre en cause la noblesse, D.M. Craik ne cache pas que, en tant que classe inactive, elle la juge superfétatoire.
Son esprit démocratique s'applique aussi à la sphère domestique et aux enfants, John Halifax et son épouse Ursula se faisant une règle de discuter de toutes les affaires familiales avec eux.
Toutefois, comme nous l'avons dit, cet esprit ne va pas jusqu'à faire d'elle une partisane de l'émancipation des femmes, question qui commençait à agiter l'Angleterre sous l'ère victorienne. L'idéal féminin de D. M. Craik reste celui de la gardienne du foyer telle que l'incarne Ursula Halifax qui ne conteste jamais le fait que son mari, en tant que fils d'Adam, possède par essence plus (quoique D. M. Craik tient à signaler seulement un petit peu plus) de capacités morales et actives.
John Halifax se présente ainsi comme un modèle de « berger » des temps modernes, embrassant le « progrès » dans le plus grand souci du bien-être de sa famille et de ses ouvriers. Il envisage aussi de se lancer dans la politique pour défendre ses idées, mais la corruption et la démagogie qui règnent à Londres le décourageront.
S'il doit être tenu pour un « gentleman », ce n'est donc pas selon l'image de l'homme tranquille en tweed dont nous nous sommes amusés, mais plutôt, avons-nous envie de dire, selon « le goût » pour les hommes énergiques, investis et généreux tel que l'affiche la noble Shirley dans le roman éponyme de Charlotte Brontë, paru en 1852.
Loin de cultiver le flegme et le bon ton, John Halifax ne manque jamais une occasion d'exprimer son tempérament émotif et chaleureux. On le voit même être livré par D. M. Craik à toutes les souffrances que la passion amoureuse peut engendrer quand celle qu'il éprouve pour Ursula est d'abord contrariée. Toutefois, pour autant que la contenance et le raffinement lui font défaut, son empathie pour les autres le rend capable de toutes les sollicitudes et de toutes les délicatesses.
Peut-être y a-t-il de quoi regretter que la richesse intérieure de John Halifax ne se révèle qu'à partir d'un certain moment du roman. Il en serait de même quoique façon inversée quant à Phineas Fletcher qui, attendrissant au début avec sa mélancolie de voir passer la vie devant lui avant d'en prendre son parti, devient ensuite un narrateur quasiment invisible même lorsqu’il se retrouve à loger sous le toit de l'homme dont il relate le destin plus mouvementé.
Destin mouvementé, avec ses épreuves et ses drames, mais point rocambolesque. Dinah Maria Craik a offert avec John Halifax, Gentleman un roman qui n'irritera pas ceux qui goûtent la vérité plutôt que les rebondissements improbables ou les sentiments épandus à la louche. À ce dernier égard, D.M. Craik délivre l'émotion et la poésie par petites touches si bien que pour ma part j'en ai fini par être profondément remué.
3 mars 2016
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire